Je viens de terminer un bouquin que j'aimerais faire découvrir à tous les amoureux de la petite reine et de littérature. Après tout ce que j'ai pu lire ces derniers temps sur notre sport, cela m'a fait un bien immense de le redécouvrir sous un autre angle qui mêle histoire, nostalgie et littérature.
Pour vous mettre l'eau à la bouche, voici ci-dessous une présentation suivie d'un interview de l'auteur Philippe BORDAS.

"Forcenés" (Editions Fayard). Un livre d'histoire et d'amour du vélo à travers une galerie de personnages mais aussi d'ambiances, où chaque mot est pesé, choisi et où les "champions" modernes sont aux abonnés absents, incapables de faire aimer le vélo.

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Photo : Rik I, Rik Van Steenbergen, camisole de forcené autour du corps, vient de gagner Paris-Roubaix 1948.
"Forcenés" par Philippe Bordas, édition Fayard.

Attention, chef d'oeuvre ! En 300 pages, Philippe Bordas écrit l'histoire du cyclisme qu'il a aimé et qui pour lui, n'existe plus. Un cyclisme transcendé par les articles de Pierre Chany qu'il a connu lors de son passage à L'Equipe. Pour écrire sa passion des coureurs qui s'échappent du peloton et de leur condition, il a utilisé toutes les ressources de la langue, comme un coureur exploite tous les éléments mis à sa disposition. 1ère partie de l'entretien.

Propos recueillis par Dominique Turgis

Cyclismag : Est-ce que le cyclisme que vous aimez, c'est celui que vous lisiez dans les papiers de Chany ou celui des courses telles qu'elles se passaient réellement ?
Philippe Bordas : Les papiers de Chany resteront : il a dit les courses exactement comme elles se passaient, il est remonté jusqu'au siècle d'avant, comme s'il y était. Au départ, je n'avais aucun atome crochu avec le vélo. Je vivais dans les cités, à Sarcelles, tout le monde jouait au foot et trafiquait des mobylettes. Et quelqu'un m'a offert la Fabuleuse Histoire du cyclisme de Chany. Le miracle. J'ai découvert le vélo par le côté livresque. Coppi est devenu mon dieu. Plus tard, j'ai essayé de rentrer à L'Equipe, pour voir Hinault, pour travailler auprès de Chany. A travers lui, j'ai découvert le cyclisme comme histoire, comme littérature. Les jeunes coureurs d'aujourd'hui connaissent peu l'histoire du vélo, ils n'en ont rien à faire, c'est inquiétant. Le lien du cyclisme avec la grande chronique est presque rompu.
En 1986, j'ai vécu un grand moment. J'ai suivi, pour L'Equipe, les cinq dernières semaines de la carrière de Bernard Hinault. Après l'arrêt d'Hinault, le cyclisme ne m'intéressait plus. Il n'y avait plus cette prise de risque, cette démesure antique. C'était le début du marketing, des lunettes noires... Heureusement, je suis parti à temps, juste avant l'arrivée du dopage massif. Avant 1990, le dopage était encore presque dérisoire et les exploits énormes. A l'époque, le dopage, c'était les anabolisants, les corticos, cela devenait déjà sévère, mais rien à côté de l'EPO. Après 1990, c'est le dopage qui est énorme et les exploits dérisoires.
J'ai eu la chance de voir LeMond et de voir Charly Mottet - un coureur extraordinaire de talent et de technicité, qui, sans rien prendre, réussit à gagner les Nations et le Tour de Lombardie. Deux ou trois Tours de France lui ont été volés sur le tapis vert. Hinault, en valeur absolue, restait le plus fort. Sans doute plus encore que Merckx, de l'avis de Guimard, mais il aimait peu s'entraîner. Il fut le dernier à porter l'instinct de démesure, il fut le dernier forcené.

EN 1984, LA CHUTE DU GRAND JOURNALISME SPORTIF

Mais Hinault, en s'alliant à Bernard Tapie n'a-t-il pas contribué à tuer le cyclisme que vous aimiez ?
C'est Tapie qui a acheté Hinault, comme il achetait d'autres entreprises en difficulté, à l'époque. Hinault a été manoeuvré par quelqu'un qui n'avait aucun sens de l'épopée, qui voulait ramener le cyclisme aux pauvres critères du foot. Tapie a introduit le spectacle - l'arrivée à l'Alpe d'Huez main dans la main avec LeMond était arrangée. C'est aussi l'époque de l'arrivée massive de la télé, pour le meilleur et pour le pire, et de la chute du grand journalisme sportif dont Chany était le symbole. Mais Hinault restait Hinault, le dernier des derniers. En 1984, on enlève les initiales « H.D. » sur le maillot jaune. Celles de Desgrange, qui dès le début avait lié l'épopée cycliste à l'écriture. L'Equipe pousse peu à peu Chany vers la sortie. On lui laisse entendre que sa manière est révolue, ses papiers trop longs. Les journalistes écrivent désormais la course comme la dit la télévision, platement, servilement. Dans Forcenés, j'ai voulu montrer que le vélo, plus que tout autre sport, est lié à l'écriture, comme la boxe - les deux sports de haute noblesse. Il n'existe aucun grand livre sur le foot ou le hand. La haute littérature demeure sèche sur ces sports.
Pour montrer l'importance de Chany, juste un exemple. Il est arrivé à Jacques Anquetil, quand on lui demandait son avis sur sa course, de répondre qu'il attendait d'abord de lire le papier de Chany. Anquetil savait que l'écriture devait juger de la grandeur de l'exploit. De son côté, Robert Chapatte, avec sa gouaille populaire entretenait un rapport à la parole plein de brio et de tendresse.

Dans un livre d'entretien (1), Philippe Brunel raconte qu'un des plus beaux papiers de Chany a été écrit après l'Amstel Gold Race, une course qu'il n'avait pas vue, car il était arrivé en retard. Peut-on avoir confiance dans la valeur historique des articles ?
Dans le cas de Chany, c'est exceptionnel. Déjà, les jours avant la course, il lisait tout, il passait quelques coups de fils. Au départ – il n'y avait pas les bus, ni les attachés de presse, ni les vigiles à l'époque – Chany allait voir les coureurs. Pas forcément pour leur parler, mais pour voir leurs yeux, leur tension psychique, il regardait les roues, il repérait ceux qui avaient monté des boyaux légers, des roues à 28 rayons, ceux qui allaient « faire » la course, il jaugeait les plateaux, les braquets. Quand il montait dans la voiture rouge de L'Equipe, son papier était déjà commencé. J'ai fait un Tour des Flandres avec lui. En 1986, je crois. Il levait en l'air son doigt mouillé pour savoir d'où venait le vent. Il prévoyait la course comme un marin, avec quarante ans de courses derrière lui, il savait à peu près ce qui allait se passer. Chany connaissait le terrain comme un coureur, les monts, les pièges, les secteurs pavés, il connaissait les psychologies, il avait la science de la course et la science des coureurs. Il n'avait pas besoin de voir, il savait. Il arrivait tôt en salle de presse, regardait le final à la télé, il avait déjà commencé à écrire. Je ne l'ai jamais vu faire une erreur. Il n'hésitait pas à reconnaître qu'il avait sous estimé tel ou tel. Etre jugé par Chany était un honneur pour les jeunes coureurs.

Qui lit encore Pierre Chany aujourd'hui ?
Evidemment moins de gens lisent Chany : il n'y a plus que ses livres et surtout La fabuleuse histoire qui est rééditée.

« L'ANALYSE ÉCRITE DEVRAIT ENRICHIR LE COMMENTAIRE TÉLÉVISÉ »

Qu'est-ce qui a changé avec les journalistes actuels ?
Ils sont des multicartes. Ils sortent de l'école de journalisme, bons en tout, finalement puceaux en tout. A l'époque où j'étais à L'Equipe, nous avions tous tâté du vélo, à un plus ou moins bon niveau. Il fallait être un spécialiste, un érudit, un passionné. De temps en temps, on me demandait : « Milan-San Remo 54 ? Tour des Flandres 1950 ? ». On me demandait aussi de reconnaître des coureurs sur des photos. Si on confondait des boyaux de soie à 200 g avec des boyaux d'entraînement, Chany était en droit de se moquer.

Vous qui êtes photographe, est-ce que l'image est supérieure aux mots pour raconter la course ?
Les deux approches sont vitales. Le summum, c'est de voir, à la télé, Bettini se lever de la selle et sortir ses adversaires de la roue dans les côtes de Lombardie, et c'est de retrouver l'analyse écrite, précise, magnifiée de ce moment de brio, sans que ce soit une paraphrase inutile de l'écran. Avoir les deux approches, voilà évidemment l'idéal. Pour le spectateur, la perfection, c'est de voir la course avec un bon commentaire et le lendemain, dans L'Equipe ou Le Monde, lire un écrivain ou un grand chroniqueur qui enrichit l'analyse. Les commentaires ont perdu en technicité et en rêve. Mais comment écrire aujourd'hui sur le vélo, comment faire acte de littérature avec des coureurs qui n'ont pas tous rompu avec le dopage surnaturel des labos.

Le dopage peut-il s'arrêter ?
Le dopage, c'est comme la Sécu. Pour beaucoup de coureurs qui n'acceptent ni la dureté de la vie ni la dureté de leur sport, le dopage est comme un droit syndical, le droit d'exercer son métier dans de bonnes conditions, pépère, sur canapé… Le vélo est trop dur. Le dopage risque de continuer, car la société génère désormais une pulsion vers la mutation physique et génétique. Le dopage est lié à une pulsion intime de la société – chacun rêve de modifier son corps. De plus, on demande aux coureurs de passer d'une extrême à l'autre, passer d'un dopage surpuissant à la propreté ascétique du moine.
Avant, au moins, le dopage se payait plus vite et plus fort. Ceux qui se sont dopés sous contrôle médical, comme sous contrôle de la sécurité sociale, avec des médecins qui prenaient tout en main, ceux-là vont moins payer leurs fautes que Simpson et Malléjac, ils continuent tranquillement leur vie.

« LE CYCLISME N'EST PLUS PHOTOGÉNIQUE »

Est-ce que le cyclisme est photogénique ?
Il l'a été. Les couvertures des anciens magazines donnent la chair de poule, c'est splendide. Mais aujourd'hui avec les casques et les lunettes, il ne l'est plus. Le casque, ça n'a aucun intérêt. Sur le vélo, on risque la mort dans la descente. Le cyclisme est un art antique, une manière de défier le climat et les montagnes. C'est comme l'alpinisme. Tabarly est mort sans bouée.
Ce qui est beau, c'est de voir les yeux du coureur, ses cheveux au vent, ses mâchoires serrées par la rage. Avec un casque, sous des lanières, on aurait pas vu ce déchaînement. Hinault, sur le vélo, c'était une sorte de titan, ses yeux portaient la foudre, alors qu'une fois descendu de vélo, il ressemblait à un homme normal, il rentrait dans le rang.

Pourquoi Henri Desgrange n'aimait-il pas les photographes ?
Desgrange était un littéraire. Il pensait que l'écriture était supérieure à la photographie, qui n'était pour lui qu'une technique, une chose méprisable, un art mineur. Henri Desgrange était dur avec les prolos, tant les coureurs que les techniciens, auxquels il assimilait les photographes.
Les premiers photographes de cyclisme étaient pourtant de grands artistes. Ils réalisaient de vraies compositions, où le coureur surgissait parmi les éléments, montagnes, rivières, rochers. Et puis, vers 1973-75, le téléobjectif centre la photo sur une tête, un regard, il isole le sujet. On élimine la lutte avec la nature, l'aspect magique du vélo, l'insertion lyrique dans le panorama. Avec le numérique, ce qui est beau c'est uniquement cette façon d'accrocher les extrêmes détails, comme dans les sprints.

Dans votre livre, vous parlez souvent de la couleur des maillots, mais vous préférez la photo noir et blanc.
La sensation de la couleur peut être rendue par l'écriture. J'ai remis de la couleur sur des histoires en noir et blanc. Le noir et blanc serait en revanche nécessaire à certains moments : il crée une distance qui n'existe pas avec la photo couleur.

Cyclismag : Vous parlez souvent du langage, c'est important dans l'écriture sur le vélo ?
Philippe Bordas : Je lie l'histoire du vélo à l'histoire du peuple. Ce sont des gamins du peuple qui invente le haut langage français, Céline le premier, Villon et Rimbaud avant lui. Chez Céline, la métaphore de l'écriture, c'est un vélo. C'est l' « Imponder », le vélo dont il fait l'image de son écriture, après-guerre, dans Féerie pour une autre fois. Charles Pélissier, le grand champion des années trente, qui adorait le Voyage au bout la nuit, a offert à Céline son vélo léger repercé et dentelé de partout. Les derniers livres de Céline sont aérés de points de suspension, comme découpés dans la dentelle, ils sont à l'image de ce vélo offert par Pélissier et que Céline avait accroché au plafond, chez lui à Montmartre, au-dessus de sa table. J'ai fait là une petite découverte dans l'histoire de la littérature française, il faut en tenir compte : elle lie un écrivain majeur au peuple français. Le vélo de Pélissier est le symbole raffiné du monde populaire. Un talisman.
Avec ce livre, je voulais arriver dans le monde littéraire, surgir en champion, comme sur un démarrage. J'ai voulu imposer un rythme de course. J'ai d'abord enroulé le braquet en symétrie, avec Anquetil, puis j'ai varié la vitesse, jusqu'à essouffler le lecteur, lui mettre le cœur dans le rouge, par l'émotion, la frénésie, au point qu'il doive poser le livre pour récupérer. J'ai écrit sur des stylistes, des artistes. Les coureurs inventent un phrasé. J'ai essayé de faire un travail équivalent, d'aller vite et fort, de ne pas démériter à leurs yeux.
L'effondrement de la littérature française a coïncidé avec la mort du cyclisme, dans ces années 80 maudites. Une écriture plus standardisée, non issue des entrailles du peuple, mais venue de la middle class tiède en tout, apparaît. Le maximalisme disparaît, qui est la marque des grands champions et des grands écrivains. Comme disait Céline, il faut payer pour voir. A partir des années 80 advient le règne des écrivains et des cyclistes qui n'ont pas payé. Et qui donc ne voient rien.


« L'EFFONDREMENT DE LA LITTERATURE FRANÇAISE COÏNCIDE AVEC LA MORT DU CYCLISME »
Dans la littérature cycliste, il y a souvent des références à la Passion du Christ. Est-ce que le vélo est un sport plus lié au Livre que les autres ?
Alfred Jarry, alors même qu'il n'y a pas encore eu d'ascension de col inscrite au menu des course, à la fin du dix-neuvième siècle, écrit ce texte « La Passion du Christ considéré comme une course de côte ». Tout est dit. En 1870, la Commune est balayée, le peuple aussi. Peu après, Nietszche théâtralise la mort de Dieu, dans le Gai savoir. C'est le grand basculement. En ce moment de crise inouïe, au moment s'effondre l'idée de Dieu, où Rimbaud arrête la poésie et part sur les routes, où Nietszche en appelle à de « nouveaux jeux sacrés », surgissent de nulle part des courses hallucinantes de 600 et 1200 kilomètres, où le populo repousse les limites de l'humain. Quel terrible hasard… L'Homme à vélo devient un Christ, un maximaliste qui frôle la mort - qui porte sa croix. Jarry est le premier à percevoir la chose. Le vélo n'est pas un sport, il naît sous des auspices terribles. C'est autre chose. Le cyclisme en appelle à un invariant humain. Un besoin de sacré, une manière de se confronter à l'inconnu, aux forces d'élévation. Anquetil n'a pas voulu échapper à sa condition d'enfant pauvre. Anquetil a voulu échapper à sa condition humaine, il a voulu échapper à l'humain, c'est bien différent. Les grands champions cherchent quelque chose d'autre. Tous les grands grimpeurs finissent consumés, brûlés, c'est qu'ils ont cherché à approcher le cratère du volcan : Coppi, Gaul, Ocana, Pantani. Ce sont des mystiques, ils se sont brûlés les ailes, ils cherchaient une voie.

Coppi, c'est la forme majeure du cyclisme. Coppi aboutit le cyclisme comme Joyce et Faulkner aboutissent le roman. Après vient le règne de la répétition. Le jour où Coppi décide de s'échapper, dès le départ de Milan-San Remo, en 1946, le cyclisme est abouti, la compétition, la lutte homme à homme est niée. Coppi avance contre les éléments. Coppi avance seul. Il lutte avec la nature, il ne sprinte pas en haut d'un col pour doubler des concurrents : il traverse seul les montagnes, il traverse en solitaire dans des massifs entiers A son époque, la machine a atteint sa forme moderne : doubles plateaux, manettes au cadre. Avec Coppi, le style de course, le style de préparation, le style d'alimentation trouvent une forme harmonieuse, le cyclisme trouve son équilibre, le cyclisme est à plénitude. Ensuite n'adviennent finalement que des améliorations et des variations mineures. Coppi, comme Céline, est le dernier inventeur. Depuis 1990, on est dans la stagnation. Nous ne voyons plus des courses cyclistes, mais un hologramme incertain et troublé, un ersatz, une illusion.


« J'AI CHOISI LES MOTS JUSTES, COMME DE VLAEMINCK CHOISISSAIT SES BOYAUX »
Pourquoi le vélo ne séduit pas les jeunes des cités ni les élites ?
Le cyclisme, c'est la dureté suprême. Après guerre, il séduisait encore les prolétaires et les bannis de tous poils. A cette époque, les plus belles filles allaient d'évidence vers les boxeurs et les cyclistes. Elles allaient vers la force et le courage. Pour les gamins d'aujourd'hui, c'est une honte que d'aller vers le cyclisme. Les femmes des coureurs sont devenues moins attirantes que celles des footballeurs.
Les élites, elles, ont toujours eu ce mépris du vélo. Sauf les poètes et les artistes. La liste est longue. Les branchés jugent eux aussi le cyclisme trop prolo. Ils adulent les rockers junkies des banlieues pourries de Bristol ou Manchester, mais n'ont jamais voulu aduler ni commenter les héros du vélo, qui viennent du même milieu. Ceux qui n'aiment pas mon livre ou n'arrivent à rentrer dedans, sont révulsés par deux choses bien précises. Cette admiration nette et lyrique pour le peuple, dans son aspiration à la noblesse. Dans une époque où règne la haine des pauvres, la quart-mondisation des classes basses, mon livre crée une gêne. L'autre élément jugé obscène, en dehors de ces sagas d'artistes-prolos, c'est la langue, l'obscénité d'une langue qui n'est ni celle de la télévision ni celle des journaux du matin, qui n'est pas celle de la littérature licite d'aujourd'hui. J'ai travaillé l'écriture comme un artisan, j'ai choisi autant que possible les justes mots et varié la vitesse. J'ai fait comme Roger De Vlaeminck, qui devait choisir, suivant le climat et le revêtement, entre 15 ou 20 boyaux : un seul était le bon. Alors moi aussi, j'ai cherché les mots et le rythme justes, j'ai cherché le bon boyau. Je fais faire mes boyaux en soie, pas en coton, je les fais faire à la main, sur mesure, je ne les achète pas en magasin. Que les écrivains utilisent une langue standard diffusée en supermarché, la voilà l'obscénité véritable. Le manque de précision. Le manque de perfectionnisme. La paresse. La langue et le cyclisme sont des arts. Que des coureurs professionnels prennent le départ des courses sur de gros pneus, sans exiger de boyaux légers, la voilà l'obscénité véritable.



Vous dites que « La descente est une folie ». Est-ce que les descendeurs sont les vrais Forcenés ?
Non. Les Forcenés, ce sont les personnes qui ont créé un maximalisme, un phrasé, un style hors norme. Pour revenir aux descendeurs, j'ai longuement téléphoné à Lucien Aimar, c'est lui qui m'a appris qu'il avait arrêté sa carrière en lisant un article de Chany, dans L'Equipe. Il était écrit qu'il avait perdu 8' dans la montée du Turini et repris 8' dans la descente, qu'il avait donc descendu deux fois plus vite que les échappés. C'était la première fois qu'il visualisait la chute : il a eu peur et il a mis son vélo au clou. Une étrange preuve du pouvoir de l'écriture. La chronique avait dramatisé l'action et l'avait rendue perceptible. A l'époque, les coureurs voulaient avoir un papier de Chany. Ils voulaient rentrer dans la légende. C'est perdu. Marc Madiot est un des derniers coureurs à avoir voulu passer dans la grande histoire, il en rêvait. Pour son premier Paris-Roubaix, il a suivi la roue de De Vlaeminck, il voulait voir, il voulait lire le style du maître, le décrypter, il en pleurait de joie sur le vélo. Il observait le Gitan comme on lit un livre d'histoire.


« ON PARLERA TOUJOURS DE PANTANI, ARMSTRONG SERA OUBLIÉ »
Est-ce que vous auriez aimé écrire sur Marco Pantani ?
Oui. Techniquement, c'est la synthèse des autres grimpeurs. Sans dopage, Pantani était du niveau de Gaul. Cette année, on va fêter les 50 ans du record de Gaul dans le Ventoux, avec ses 1h02'09'', sur des routes granuleuses, avec un vélo de 13 kilos et deux ridicules amphètes dans le sang... Chiappucci, dans ses meilleurs jours, soutenu par des protocoles nouveaux, et sur une route lisse, n'est jamais arrivé au temps de Charly Gaul. Il n'est pas le seul. On parlera toujours de Pantani, comme de Gaul, en revanche Indurain est déjà oublié ; Armstrong sera lui aussi oublié : ils ne sont pas passés dans l'écrit. Ils ont nié le cyclisme en refusant la voie droite, l'histoire du cyclisme les nie en retour. Quelle leçon de justice ! Armstrong durera uniquement comme monument de suspicion, dans une sorte d'éternité négative.


Avez-vous gardé des contacts avec les deux autres Philippe de L'Equipe, Philippe Bouvet et Philippe Brunel ?
Philippe Bouvet a adoré mon bouquin et il en parle à tout le monde. Il m'a soutenu, comme un vieil équipier, cela m'a beaucoup ému. Quant à Philippe Brunel, je n'ai aucune nouvelle.

Pour écrire ce livre, quelle a été la part d'entretiens et la part de lectures de livres et d'articles ?
Entre les enquêtes, les lectures et l'écriture, cela m'a pris huit mois, jour pour jour. J'ai téléphoné à je ne sais combien d'anciens, pour savoir. Sur De Vlaeminck, par exemple, c'est Albert Bouvet qui m'a dit, au bout de trente minutes d'entretien, qu'il voyait Le Gitan, depuis sa moto, qui changeait de plateau sans changer de position ni de vitesse. En parlant de Maertens, Pollentier et Demeyer, Albert Bouvet m'a dit ce mot fabuleux : « Ils sortaient de la besogne
». Je l'ai gardé. C'est splendide. Quand on sait ce qu'a été la vie d'Albert Bouvet, d'où il vient, on en a les larmes aux yeux. Jean Fréchaut, Victor Cosson, tous deux presque centenaires, m'ont dit comment Bartali grimpait, quel braquet il mettait dans les cols, où il achetait ses boyaux spéciaux, comment étaient les routes et les cuissards, etc. Mon livre s'enracine loin dans le passé. C'est un testament amoureux. J'y ai mis tout mon coeur, cela peut paraître orgueilleux, mais j'ai voulu faire le truc définitif, que personne n'avait jamais fait, j'ai tout mis, comme un coureur, en me disant, comme Anquetil après son doublé, c'est trop dur, trop de temps, trop de folie, personne ne repassera derrière.
(1) J'écris ton nom Tour de France, de Christophe Penot, éditions Cristel

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Philippe Bordas, dans son appartement à Paris, avec sa machine fétiche, la réplique italianisée d’un vélo façon Luis Ocana.

Si l'article vous a donné l'envie de parcourir ce bouquin, je peux vous le prêter. Faites vous connaitre.